jeudi 1 janvier 2015

Avec un ciel si bas... ( Oostkerke - réédition)

Le temps était si vieux qu'on l'a presqu'oublié...

Lui, c'était un anglais laissé là par la guerre, comme un bois mort flotté laissé par la marée...
Quelle guerre ? Oh, qu'importe...
L'une de ces barbaries qui ne font que des morts, et laissent derrière elles des fantômes hagards, des âmes mutilées dans des corps torturés,..
Il était resté là, seul, dans ce coin de Flandres battu aux quatre vents, si vide, si plat, comme un reflet amer du vide qui le hantait.

Ces alignements d'arbres tordus luttant contre le vent, ces pauvres têtes mille fois tondues, ces casques de branches, échelevés et drus, comme ces files de soldats en haillons qu'il avait vus marcher, marcher encore à n'en savoir que mais. Marcher toujours, penchés d'épuisement, marcher vers un destin qu'ils n'avaient pas choisi.
Ces alignements d'arbres, c'était sa mémoire. Il les comprenait. Lui aussi s'était courbé. Il sentait dans sa chair, dans ses os meurtris, leur douleur sans âge...
Même le vieux moulin aux ailes brisées, décapité par la mitraille, mais toujours debout, c'était un compagnon, un frère d'armes, un point d'appui, solide au poste. Une bouée de sauvetage. Pour le jour des mauvais jours.
Avec sa haie d'honneur, sa double rangée de soldats au garde-à-vous, courbés mais protecteurs, dressés, drapés dans leur ramure en signe de respect.
Comme un phare. Son phare. Dur et  blanc, épargné par la grisaille du monde, salvateur pour les tempêtes à venir.
Pourtant, il avait eu une autre vie, jadis. Une vie de douceur, là-bas dans ses cornouailles natales. Il y a si longtemps qu'il a presqu'oublié...une autre vie, oui....
Alors il essaya, presque malgré lui, de se raccrocher à ces doux souvenirs. De reconstruire, et de se reconstruire...
Les premières briques formèrent un donjon, presque malgré lui. Il en bâtit un autre, les relia d'une porte. il fallait bien laisser entrer la vie, derrière la muraille qu'il avait érigée pour se protéger le coeur...
A son pied, une douve, une eau noire et triste pour s'isoler encore. Pour refléter le ciel, les arbres aux branches maigres, et ses humeurs lugubres, quand il penche sur elle sa silhouette décharnée.  Il n'est pas prêt.
Longtemps, il en resta là, retranché, barricadé dans sa tour de briques au milieu de la plaine, Heathcliff torturé et sombre, isolé dans son Hurlevent flamand....
Puis il fit planter tout autour des haies, de ces denses haies d'ifs, impénétrables au vent comme aux êtres humains, pour mieux se renfermer, pour méditer peut-être....
A l'entrée, il fait camper deux lions, de cette pierre grise qu'on croirait immortelle. En guise de bienvenue, un écusson dressé porte comme un message, trois lunes presqu'éteintes. Ce sont les trois lunes de Pluton, le maître des enfers. C'est de là qu'il vient. C'est là qu'il est toujours.
Un jour pourtant, un de ces oiseaux de mer qui s'égarent parfois dans les plaines du Nord, laissa choir juste au pied de donjon, une petite flaque chaude sur le sol gelé. Une petite flaque toute malodorante, certes, mais dans laquelle sommeillait, source de vie, un grain de vigne vierge venu d'on ne sait où...
Et le miracle eut lieu. Dès qu'il eut poussé ses fines lianes sur quelques mètres, là, le long de la sombre façade, tout à coup, la vie parut plus douce....
Au début, le maître des lieux tenta de l'arracher, muré dans son abîme. Mais il eut beau faire, les lianes revenaient toujours...
Un jour, de guerre lasse, il cessa de lutter. Il comprit que c'était là, enfin, le signe du destin qu'il n'attendait plus.
Tout espoir n'était-il donc pas perdu pour lui?
Il fit venir un jardinier. Intrigué.
Il voulait comprendre cette liane qui, même tranchée, même mutilée, même arrachée, refusait de cesser de vivre.
S'accrochait à son donjon de toute la force de ses vrilles, en apparence pourtant si fragiles.Montait vers la lumière.
Il le regarda la tailler, l'apprivoiser, cette liane si sauvage, mais si vivante.
Du coup lui prit l'envie de continuer, de couvrir les briques tristes de ce beau vert tout neuf.
Comme si une nouvelle peau, fraîche et pure, avait le pouvoir de recouvrir, de faire revivre enfin, même le cuir raccorni d'un vieux soldat fatigué.
Il commença par construire une nouvelle aile, derrière le donjon.
Finie la forteresse. Une vraie maison, cette fois, avec son toit pentu, ses tuiles claires et sa façade blanche.
A son pied, il installa lui-même de ces pommiers en espalier qui lui rappelaient les récoltes de son enfance.
Petit à petit, il se prit au jeu.
Une nouvelle aile fut encore ajoutée...
Si le donjon solitaire, si la douve noire marquent encore l'entrée du domaine, la demeure se transforma, prit des allures de manoir anglais, avec ses clochetons, ses cheminées, ses pans de cottage que vinrent habiter quelques clématites....
Mais sur l'arrière, comme s'il ne fallait pas exposer trop vite cette vie toute neuve qui reprenait. Cette harmonie retrouvée entre l'ancien et le nouveau.
C'était comme si ses mains, en plongeant dans la terre, y avaient trouvé des racines....Ses racines.
Des mains qui pouvaient encore, malgré le lourd passé, faire naître la vie au lieu de la faucher.
Planter. Tailler aussi, mais en douceur. Reprendre la vie en mains. Sa vie. L'apprivoiser. Ce devint sa nouvelle raison de vivre.
es haies furent abaissées, certaines même s'assouplirent en boules rondes, douces au regard.
Sur l'arrière toujours, il alla même jusqu'à s'installer un petit jardin secret,. Encore un peu fermé, c'est vrai.
Mais il est long, le chemin, pour se laisser ré-apprivoiser par la vie!
Pas question d'ailleurs d'oublier pour autant ses anciens compagnons,
A eux aussi, il offrit peau neuve...Et les vieux troncs creux, minés par la guerre et le temps, s'offrirent à leur tour un écrin de verdure. Un beau jour de printemps, un cri s'éleva au coeur du plus ancien...un oiseau à son tour, avait trouvé refuge dans le vieux coeur meurtri....
Et c'était comme le premier nid du monde....
Le jardin, de lui-même, s'étirait en douceur, tissant un lien d'amour entre le vieux monde, celui des soldats du vent qui s'alignaient à l'infini au loin, et la nouvelle vie, porteuse de fruits et de fleurs, qui venait de renaître au coeur de la maison...
Cela se sut vite, dans le pays.
Pensez : un manoir anglais en plein pays de Flandres! Nombreux furent ceux qui s'en vinrent frapper à l'huis du vieux donjon.
Au début, cela l'agaça prodigieusement. Mais il finit par s'y faire, et même par apprécier ces visites. Certains lui amenaient parfois, en guise de sésame, quelque plante nouvelle pour le jardin. Il fallut créer de nouvelles plate-bandes, au pied des haies trop sombres. La couleur s'installa, dès les beaux jours venus....
Et longtemps, longtemps, le vieux soldat apaisé, devenu sage, régna sur ce petit coin de terre flamande où le miracle de la vie, par la grâce d'une graine égarée, avait fait renaître la beauté et l'harmonie au coeur d'un homme...
Puis un jour, oh..longtemps après, il s'éteignit, doucement, sans faire de bruit...
Mais au lendemain de sa mort, les serviteurs découvrirent, nageant majestueusement dans la douve, un cygne magnifique, du plus beau blanc qu'ils aient jamais vu.
Comme le vieux sage, il ployait toujours son cou vers l'étang...comme lui aussi, une fois à terre, sa démarche un peu lourde paraissait traîner derrière lui tous les malheurs du monde, ou la trace de quelque blessure oubliée...
Comme lui, il est toujours un peu grognon quand on l'approche, il parait même menaçant parfois...c'est qu'il veille sur son domaine....
On dit que depuis ce jour, il y a toujours eu des cygnes autour du vieux manoir...c'est l'esprit du vieux sage, dit-on, qui garde le jardin...On murmure aussi, dans le pays, que tant qu'il y aura des cygnes, la guerre ne reviendra pas....
Et si vous tendez l'oreille, vous entendrez peut-être, dans le vent qui fait bruisser les saules du vieux chemin, chanter le coeur du plat pays....
"Quand les fleurs de novembre nous reviennent en mai,
Quand les haies sont  vivantes et chantent sous Juillet
Quand le vent est odeur, quand le vent est en paix,
Quand le vent est Amour, écoutez-le vibrer....
.......le plat pays...qui est le sien.......

(PS: Je dédie cette histoire à mes chères amies belges, avec qui j'ai eu le bonheur de partager ces quelques jours d'amitié et de plaisir jardinier...Je pense tout particulièrement à celles que j'ai eu l'immense joie de retrouver, huit ans après, leur amitié intacte...Je vous envoie toute ma tendresse..Grand merci à vous, mes amies du chaleureux plat pays! Et à une prochaine fois, qui sait....)